Un arc-en-ciel

Garçon Pixabay

Source : Pixabay

 

Ce soir-là, la situation avait encore dérapé. Son fils de quatre ans, si calme et câlin encore quelques mois auparavant, l’avait poussée hors de sa chambre alors qu’elle lui répétait pour la énième fois d’aller se mettre au lit. Et, dans un déchaînement de colère, il lui avait entre autres crié : « Tu es méchante, je préfère l’autre maman ». Désemparée et lasse, elle était partie se réfugier à l’opposé de la maison pour ne plus entendre les hurlements et penser seule à ces mots. Dans le crépitement de la pluie qui s’abattait dehors, elle s’était résolue à entendre la vérité. Pas de doute possible, il y avait une autre femme. Une autre femme dans la vie de son mari et donc dans la vie de son fils. Et cette femme, il la lui préférait, son mari, comme son fils. En réalité, ça ne l’étonnait pas tant que ça. Elle, elle devait toujours bien s’habiller, toujours être d’entrain, et toujours réussir ses plats. Pas comme elle, là, en jogging, affalée sur le canapé, devant une assiette de pâtes trop cuites.

Lorsque les cris et l’averse cessèrent et que la maison fut enveloppée dans un silence total, elle se traîna jusqu’à son lit, tendit une main quémandant un peu de réconfort qui ne saisit que du vide. La forme de son corps était encore là, moulée dans le matelas, mais lui n’y était plus. Elle n’avait pas pris le temps de se démaquiller, ni même de se doucher, peu importe, de toute façon elle ne ressemblait plus à rien et personne n’était plus là pour le lui faire remarquer. Elle aurait aimé pouvoir s’endormir vite et dormir encore et encore, mais les cris résonnaient encore dans sa tête. Ceux de son mari le jour où il avait claqué la porte, mais aussi ceux de son fils chaque jour et les siens en réponse.

Les premiers temps, elle n’avait pas pris les choses si mal que ça, la tension était là depuis des mois et elle s’était enfin relâchée. C’était le début d’une nouvelle vie : nouvelle déco pour la maison, sorties entre copines, fin des chemises à repasser… Son fils aussi s’était bien accommodé : maman rien que pour lui, week-ends entre gars chez papa, deux chambres… Et puis, la poudre aux yeux jetée par ce départ était retombée, ne laissant que des traînées de poussière sale au sol. La réalité, c’était qu’elle se retrouvait seule à gérer le quotidien, que les copines célibataires se faisaient rares et qu’elle se flétrissait sans le regard d’un homme sur elle. Le petit, lui, il laissait sans arrêt exploser toutes ses émotions contradictoires : si on voulait lui mettre les bottines, c’était les sandales qu’il voulait; le pull noir, non le blanc était bien mieux; les céréales, non il préférait des tartines; et on finissait avec des tartines dans les bottines et des céréales dans les sandales, avec pour seul vêtement un pull gris.

A quoi servait-elle au fond ? A pas grand-chose, à rien même. Ecrasée par ce constat amer plus que par la fatigue qui l’anéantissait à petit feu, le sommeil l’emporta. Il la gagna si profondément qu’au petit matin, lorsque des doigts potelés vinrent lui caresser le visage, elle oublia pendant un instant que l’autre côté du lit était vide. Alors, elle adressa son sourire habituel à son fils, le plus beau. Celui-ci s’exclama en réponse :
« Ma maman, tu es revenue, parce que l’autre je l’aimais vraiment pas. »
Reposée, elle comprit soudain les mots que son fils avait eus la veille. L’autre, ce n’était pas une maîtresse quelconque, c’était elle, cette femme et cette mère qui s’était peu à peu effacée à partir du moment où son mari l’avait quittée pour plus de liberté.
Elle se leva, serra son fils dans ses bras, l’embrassa sur les deux joues, puis lui dit :
— Tu sais quoi ? Maman va se préparer et on va faire des crêpes pour le petit-déjeuner, ça te dit ?
Alors le petit garçon sauta de joie et demanda :
— Tu veux que je m’habille comment ce matin, maman ?
— Comme tu veux mon chéri.
— Mais je sais pas quoi mettre moi…
— Si tu commençais par choisir une culotte ?
Alors qu’il fonçait dans sa chambre, elle fila se rafraîchir à la salle de bains. À mesure que le petit garçon criait fièrement « ça y est », elle lui proposa de choisir des chaussettes, un pantalon, un t-shirt, puis un pull. Un quart d’heure plus tard, alors qu’elle était habillée d’une jolie robe et maquillée légèrement, le petit garçon vint la rejoindre. Il était rayonnant avec son pull de coton rouge duquel dépassait un t-shirt orange, son pantalon dans les tons verts et bleus, ainsi que ses chaussettes dépareillées, l’une indigo et l’autre violette.

A l’extérieur, la pelouse était encore humide, mais le soleil était bien présent. A l’intérieur, il n’y avait plus que la moitié des meubles, mais il restait une poêle pour faire des crêpes, et c’était assez pour goûter au bonheur.

Publicités

4 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s