La paire de mocassins italienne

 

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Source : Bric à Book

 

Qu’est-ce qu’elle est démodée cette paire de mocassins et pourtant qu’est-ce que je les aime ! Tous les passagers sont en train de mourir dans ce train. Moi, je reste concentré sur ma paire de mocassins.

J’entends des cris de désespoir qui résonnent dans les wagons et surtout des silences encore bien plus éloquents. Je sens l’odeur de la peur suinter et s’insinuer partout. Je sens les corps des autres passagers me frôler avant d’être happés par la porte en face. Je vois le vide défiler vers la mort à toute vitesse sous mes yeux. Mais cette réalité ne m’atteint pas, ce n’est que l’arrière-plan de ma paire de mocassins. Le bruissement du cuir italien dont elle est faite, l’odeur du cirage appliqué tout à l’heure pour lui redonner un peu de son lustre d’antan, le cocon douillet qu’elle représente pour moi, et sa teinte noire virant néanmoins au gris à bien des endroits, tout cela me semble bien plus réel.

Cette paire de mocassins, c’est ma mère qui me l’a offerte, il y a bien longtemps. Elle avait dû se sacrifier pendant plusieurs mois pour ça. À cette époque, je n’avais rien de plus précieux et je ne la quittais jamais. Je lui ai par la suite préféré un certain nombre de paires de chaussures plus tendance mais moins confortables. Cependant, je n’ai jamais vraiment cessé de la mettre. Et puis dernièrement, je la porte tout le temps, je me fiche pas mal de la mode, j’ai juste envie de retrouver son confort. Il faut croire que tout comme ma paire de mocassins, je vieillis.

J’ai l’air de fanfaronner comme ça, dans ce train lancé à toute allure, mais en réalité, j’ai peur. Non, je n’ai pas peur, je suis littéralement terrorisé à l’idée que ma paire de mocassins s’abîme dans cette cohue de plus en plus silencieuse et que je doive un jour m’en passer.

— Alessandro. Alessandro.
Les « r » qui roulent m’apaisent immédiatement et me renvoient dans ma plus tendre enfance. Je cours sur les chemins de Toscane pour rentrer goûter à l’appel de ma mère. Je rentre dans la fraîcheur de la maison, j’embrasse ma mère, et je sens sur sa peau l’odeur de sa crème à la lavande. Elle me sourit.
— Tiens, tu seras mieux comme ça, mon grand.
Ma mère glisse un coussin sous mes fesses, sur le paillage rêche de ma chaise, pour que je sois à la hauteur de la table. Je suis tellement bien là, avec mon insouciance enfantine. Je n’ai pas envie d’ouvrir les yeux, je veux manger ma tartine à la confiture de figue, une confiture que ma mère a fait cuire dans une bassine en cuivre pendant des heures après avoir été cueillir les figues dans le verger.

Je sens le regard bienveillant de ma mère sur moi. Elle vient de placer tant bien que mal un coussin derrière ma nuque pour m’empêcher de me faire mal alors que je me suis endormi dans le fauteuil destiné aux visiteurs. Elle sait que je suis réveillé. Je me résous à ouvrir les yeux. Je contemple un instant son sourire. C’est le même que celui de mes rêves. Tout le reste a été écrasé par le poids des années et il lui faut un déambulateur pour ne pas tomber. Elle ne peut plus s’en passer désormais, même pour parcourir les deux mètres qui séparent les deux fauteuils qui constituent le seul mobilier de cette chambre avec le lit et la commode-table de chevet. La vision de cette pièce étroite semblable à des dizaines d’autres dans ce long bâtiment qu’est la maison de retraite m’oppresse. La course folle reprend, mon cœur se serre de nouveau. Je préfère me focaliser sur ma paire de mocassins sur le repose-pied.
— Tu sais, on va prendre soin de moi ici, c’était la meilleure solution. Tout va bien se passer, mon grand.

Voici ma participation à l’atelier d’écriture 284 de Bric à Book. Une photo, quelques mots.

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