Un livre pour s’endormir – Première partie

 

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Source : Pixabay

— C’est en ouvrant ce livre que tout commença…
Elle fait une pause, repousse ses lunettes sur son nez et reprend :
— J’y tiens beaucoup à ce livre, ma petite fille. Tu sais pourquoi ?
Je secoue négativement la tête.

— Ce livre, c’est ma grand-mère qui me l’a offert pour mes cinq ans.
— Cinq ans ? Comme moi aujourd’hui ?
— Oui, j’ai eu cinq ans un jour. Ce livre, c’était mon cadeau d’anniversaire. Et je te l’offre à mon tour pour ton anniversaire
— Il est vieux ce livre.
Elle sourit, passe sa main dans mes cheveux et dit :
— Oui, comme moi, mais autrefois il a été neuf, tout comme j’ai été jeune.
— Tu peux le lire le livre mamie ?

Dans la chambre aux murs roses ornés d’une frise à licornes pailletées, un pied taille 28 dépasse de la couette et bat la mesure de ces souvenirs frais de la veille. Lucie lâche un soupir, pince les lèvres, rejette de ses mains les petits cheveux bouclés châtains devant ses yeux, et se tourne sur le ventre. Il y a quelques jours encore, elle aurait appelé ses parents pour un dernier bisou, mais pas là, car elle est grande maintenant, hier elle a eu cinq ans, et puis ce n’est pas vraiment le moment. Elle gratte doucement du doigt une petite dépression qui s’est formée dans le bois de la tête de lit lorsqu’une petite voiture l’a heurté. Lucie aimerait ne pas avoir jeté la petite voiture, elle aimerait que son lit redevienne comme avant, tout comme elle aimerait annuler la journée qui vient de passer et revenir à la veille au matin, quand elle avait encore quatre ans et qu’elle était encore petite.

Les murmures de ses parents lui parviennent du salon situé à côté de sa chambre. Habituellement, ils la rassurent et la bercent jusqu’au sommeil, mais aujourd’hui, ils sont entrecoupés des sanglots de sa mère, alors ça ne l’aide pas à dormir. Ces sanglots, c’est la première fois aujourd’hui qu’elle les entend. Elle a déjà vu sa mère pleurer de fatigue pendant quelques instants mais c’est tout. Il est beaucoup plus fréquent qu’elle rie de sont petit rire cristallin qui éclabousse gentiment tout ce qui se trouve autour. Ces larmes-là font un bruit qui résonne dans sa tête même lorsqu’elles s’arrêtent. Plus tôt dans la journée, elles étaient déjà là, dans les yeux de sa mère, prêtes à déborder. Elle l’a bien vu, même si à ce moment-là elle ne connaissait pas avec certitude leur raison d’être. Maintenant qu’elle est couchée, les larmes de sa mère se déversent sans retenue, elles lui font penser à l’eau grise qui a jailli un jour hors de la rivière pour venir les surprendre dans leur sommeil, telle un monstre se tapissant sous le lit des enfants. Alors elle a un peu peur que ces larmes coulent jusqu’à former un océan dans lequel ils pourraient tous se noyer.

Elle entend sa mère prononcer son prénom alors elle tend davantage l’oreille et réussit à distinguer : « Elle ne va pas comprendre… ». Bien sûr que si, elle a même déjà compris. Sa grand-mère est morte. Ses parents ne le lui ont pas dit mais elle l’a pressenti sur le visage de sa mère en rentrant de l’école, puis l’a deviné d’après les bribes de conversation qui lui sont parvenues dans l’après-midi. Elle sait bien que les gens meurent quand ils sont vieux. Un jour, ils partent et ils ne reviennent jamais, c’était écrit dans un livre que sa mère lui a lu un jour à la bibliothèque. Elle se demande à quel point c’est long jamais. Elle pense à son doudou qu’elle a perdu le mois dernier et qu’elle n’a jamais retrouvé. Il était vieux aussi, tout bouloché avec un seul œil et le nez de travers. Il avait le même âge qu’elle, quatre ans et demi, bientôt cinq ans, et ça c’est vieux pour un doudou. Elle se demande quand la poupée toute neuve qu’elle a reçue la veille pour son anniversaire va devenir vieille. Elle est très belle avec ses longs cheveux blonds et ses joues rouges, mais elle ne remplace pas son doudou tout usé. Son doudou elle l’a cherché partout, mais il n’était nulle part. Elle a beaucoup pleuré, en partant il a laissé ses mains vides et son nez sans odeur à renifler. Sans parler de son cœur pour toujours amputé du petit morceau qu’elle lui avait donné. Il lui manque tellement.

Voici la première partie de la nouvelle, il y en aura quatre, à suivre…

 

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