Un livre pour s’endormir – Deuxième partie

 

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Source : Pixabay

 

La première partie est ici.

Ses yeux lui piquent un peu. Elle glisse les mains sous son oreiller, la matière rigide qu’elles rencontrent juste au-dessus de sa tête la rassure. Elles font le tour de l’objet rectangulaire et épais pour mieux l’appréhender et en saisir la réalité tout près. Lucie plonge la tête dans l’oreiller, la déplace de gauche à droite. Elle sent l’odeur puissante de la lessive et aussi l’odeur aigre de renfermé du vieux papier, mais ce n’est pas ce qu’elle cherche. Elle continue à parcourir le tissu de son nez jusqu’à s’arrêter dans le coin en haut à gauche. L’odeur de rose du parfum de sa grand-mère, elle est encore là. On dirait qu’elle n’est pas vraiment partie.

À côté, ses parents semblent désormais avoir une de ces conversations sérieuses où ils réfléchissent à la liste de course ou à leur travail. Toutefois, ce n’est pas de ce genre de choses dont ils parlent. Bien que le ton soit identique, les mots que Lucie attrape au vol, elle ne les connaît pas pour la plupart. Sa mère parle par exemple de « funérailles ». La petite fille répète plusieurs fois ce mot tout bas pour se l’approprier. Elle le dit à la façon d’un robot détachant les syllabes, comme elle l’a appris à l’école « Fu-Né-Railles », trois syllabes. Elle le trouve rigolo ce mot avec ce son « ail » comme « canaille », le surnom que lui donne sa mère en riant quand elle fait le clown. Mais bon, ça n’a pas vraiment l’air de les faire rigoler. Elle prête davantage attention à ce qu’ils disent pour essayer de comprendre. Il est question de « pompes funèbres », Lucie se demande bien pourquoi ils parlent de chaussures. Son père dit toujours « Où sont mes pompes ? » lorsqu’elle s’amuse à les cacher, mais il ne parle jamais de ses « pompes funèbres ». Funérailles et Funèbre, ça commence pareil alors ce sont peut-être des mots de la même famille, comme Chat et Chaton.

Elle aimerait regarder le livre qu’elle caresse du bout des doigts, mais elle n’ose pas allumer, ses parents verraient sans aucun doute la lumière de la pièce d’à côté, alors elle écoute pour essayer de comprendre. Les sanglots ont repris à l’évocation du mot « enterrement ». Ce mot-là, elle le connaît, ses parents le lui ont expliqué un jour avec le mot « cimetière ». Ce jour-là, il y avait foule devant l’endroit et sa mère avait dit « Pour qu’il y ait autant de monde devant le cimetière, il doit y avoir un enterrement », ce qui avait bien entendu suscité des questions. « Elle va probablement être enterrée lundi. » Alors c’est bien vrai, sa grand-mère est morte. On va la mettre dans une boîte en bois et ensuite dans la terre du cimetière avec les autres morts. Lucie sent comme une boule se former dans sa gorge à l’idée de la terre qui va recouvrir sa grand-mère. A l’école, elle a entendu Miranda dire que son grand-père était au ciel avec le soleil et les étoiles. Lucie est un peu perdue, comment peut-on être dans la terre et dans le ciel en même temps ? Est-ce que sa grand-mère va devenir un fantôme qui va se déplacer un peu partout sans qu’on le voie ? Lucie n’est pas certaine que quelqu’un sache vraiment ce qu’on devient une fois mort. Elle, elle se dit que quand on est mort, on n’est plus nulle part, comme son doudou perdu. On a disparu et puis c’est tout. Cette idée lui donne un peu la nausée, alors elle s’accroche au livre sous l’oreiller pour ne pas avoir le mal de mer.

— Tu peux le lire le livre mamie ?
— Oui, mais avant, je voudrais te dire que ce livre est magique.
— Comme une baguette de fée ?
— Oui, et même plus. Grâce à lui, tu vas entrer dans un monde secret où tu découvriras de nombreux trésors.
— Wow. J’aime bien les trésors, moi. C’est des pièces d’or comme ils ont les pirates, mamie ?
— Non, ces trésors sont bien plus précieux que ça ma chérie.
— Ah, tu peux lire l’histoire mamie ?
— Ce livre ne contient pas d’histoire, mais il va te donner accès à une clé…
— La clé du coffre aux trésors?
— On peut dire ça.
— Elle est bizarre cette clé. Comment on fait pour ouvrir un coffre avec ? C’est pas possible.
— Mais si, je te le promets, tu finiras par la trouver cette clé…

Voici la deuxième partie de la nouvelle, il y en aura quatre en tout, à suivre…

9 commentaires

  1. C’est vraiment très joli Estelle. Cette histoire racontée du point de vue de l’enfant lui donne un ton particulier.
    En te lisant je me suis souvenue de ce que mon fils disait ce weekend « maman, tous les morts sont dans les nuages, tu les vois, tous les nuages qui veillent sur nous ». Dans certaines cultures, on dit que les enfants voient les morts, de part leur sensibilité peut-être. Comme tu le dis la mort fait partie de la vie.

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  2. J’aime bien l’idée de découvrir une clef dans un livre.
    Une clef qui donne accès à un trésor encore plus précieux que celui d’un monceau d’or.
    L’entrée d’un monde secret, un monde plein de nombreux trésors.
    Je suis en attente de la suite avec impatience.
    🙂

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