Auteur : lateliersouslesfeuilles

Tu es sûr de toi ?

Aujourd’hui, une petite nouvelle rédigée il y a déjà un moment sur le thème Tu es sûr de toi ?

Encore dans son lit, il pense à la décision qu’il a prise la veille. Une bonne nuit de sommeil ne l’a pas fait changer d’avis et il se sent même soulagé. Il se demande si cette envie de libération est due à la situation ou à la crise de la quarantaine. Au fond, peu importe, il en a juste marre d’être raisonnable, de faire toujours ce qu’il faut quand il faut pour que tout aille pour le mieux. Enfin soi-disant, parce quand il se voit là, il se dit que rien ne pourrait être pire. Depuis des mois, il ne fait qu’attendre des jours meilleurs. Il trouve qu’il les a déjà attendus bien trop longtemps et qui sait s’ils viendront un jour. On lui dit qu’il doit continuer pour son bien, mais tout ça n’est qu’une mascarade, il le sait. Lui, ce qu’il veut, c’est se délecter des moindres odeurs jusqu’à en être ivre,  manger jusqu’à en avoir la nausée,  regarder le soleil en face jusqu’à ce que ça lui brûle les yeux,  écouter la musique jusqu’à ce qu’il en devienne sourd, danser jusqu’à ce que son corps s’écroule. Bref, ce qu’il veut, c’est vivre jusqu’à en crever, quitte à brûler la chandelle par les deux bouts.  

C’est décidé, aujourd’hui , il s’offre une nouvelle vie. Bien entendu, il y aura des dégâts collatéraux. Ses enfants, sa femme, leur vie douillette et sécurisante ensemble. Tout bien réfléchi, cette vie-là en a déjà pris un sacré coup et puis à quoi sert de repousser l’échéance quand on sait que l’issue est inéluctable? Le plus dur, c’est de faire part de sa décision irrévocable à ses proches. Sa femme qui se lève toujours aux aurores devrait arriver dans quelques minutes pour lui dire qu’il est temps de se lever pour la folle journée qui l’attend. Comme tous les matins, elle pousse la porte de la chambre et vient s’asseoir à côté de lui. Alors qu’elle s’approche, il observe son visage qui s’est creusé et se dit qu’une nouvelle vie lui fera du bien à elle aussi, même si elle est convaincue du contraire.

Sans même lui dire bonjour, il lui lance :

— Je veux qu’on arrête tout. C’est fini. J’en peux plus.

Elle semble peinée mais pas surprise, sûrement parce qu’ils en ont déjà parlé plusieurs fois sans toutefois prendre de décision. Elle lui prend la main et lui demande :

— Tu es sûr de toi ? Tu as bien pensé aux conséquences pour toi, pour nous, pour les enfants ?

Une once de culpabilité le fait réfléchir quelques minutes avant de répondre.

— Oui, je crois que c’est le mieux.

— Alors, si c’est vraiment ce que tu veux…

Elle enfouit sa tête dans son épaule et se met à sangloter :

— Je ne veux pas que tu partes.

Il lui caresse les cheveux doucement comme il le fait avec ses enfants et murmure :

— Tout ira bien, je te le promets…

 Quelques jours plus tard, en fermant la porte, il se sent revivre. Pour un peu, il aurait même l’impression d’avoir de nouveau vingt ans. Il se sent grisé comme un jeune qui roulerait le pied au plancher sur des routes de campagne en pleine nuit, jouant avec la mort qui l’attend à chaque tournant. Sauf, qu’en réalité, il a deux fois vingt ans et plus toute la vie devant lui, alors il serait plutôt un pilote professionnel roulant à fond sur un circuit qu’il maîtrise pour gagner la course. Il a des rêves plein la tête qu’il compte bien réaliser. Ils sont bien différents de ceux des autres gars de la vingtaine ou de la quarantaine récalcitrante qui voudraient bien partir faire la fête sur les plus belles plages du monde, être adulés par des millions de fans et s’envoyer en l’air avec un mannequin. 

Il se retourne une dernière fois pour dire adieu à l’endroit. L’hôpital imposant semble lui dire que ce n’est qu’un au revoir, qu’il ne tardera pas à revenir les pieds devant. Mais il s’en fiche, il a pris sa décision : fini la chimio, fini les rayons, fini les traitements en tout genre. Il n’en subira plus les effets secondaires qui sont pires que la maladie. Certes, s’il avait continué tout ça, il aurait peut-être pu rallonger sa vie de quelques mois et, dans le meilleur cas, de quelques années; mais après avoir pesé le pour et le contre, il a décidé que le jeu n’en valait pas la chandelle. Il va laisser le cancer le ronger imperceptiblement jusqu’à le tuer, parce qu’il ne veut pas continuer à mourir à petit feu, il veut vivre. Et il va réaliser ses rêves les plus chers avant de partir : rentrer chez lui, jouer avec ses enfants dans leur chambre et dormir aux côtés de sa femme. Et quand la flamme vacillera puis s’éteindra, il ne regrettera rien.

Et si on retrouvait un peu notre âme d’enfant ?

Et si, au lieu de nous dépêcher pour atteindre notre but,
nous ralentissions et nous prenions le temps d’apprécier le chemin;

Et si, au lieu de marcher à pas mesurés,
nous trottinions, nous marchions en crabe et nous courions de façon désordonnée;

Et si, au lieu de rester sur les sentiers battus,
nous coupions à travers champs ou bien nous zigzaguions au gré de notre humeur;

Et si, au lieu de chercher à gagner toujours plus,
nous considérions une pâquerette, une feuille ou encore un caillou comme le plus grand des trésors;

Et si, au lieu de chercher à tout avoir,
le fait d’avoir la compagnie et l’amour de nos proches nous suffisait;

Et si, au lieu de demander à nos enfants de nous ressembler,
nous tentions de leur ressembler un peu plus;

Ne serions-nous pas plus heureux ?

Elle ne connaîtra jamais…

Elle ne connaîtra jamais l’odeur des carcasses qui mijotent.
Elle ne connaîtra jamais la texture de la crépinette qu’on met sur les pâtés et leur feuille de laurier.
Elle ne connaîtra jamais le goût des tartes et gâteaux aux pommes du verger du samedi matin.
Elle ne connaîtra jamais le tintamarre que font les oies sous la fenêtre quand on leur jette du pain.
Elle ne connaîtra jamais les meubles foncés recouverts d’une fine pellicule de graisse, la toile cirée usée jusqu’à la trame et les murs jaunis pour trop-plein de cuisine.

Elle ne connaîtra jamais le lit du placard qui sent le renfermé, qu’on déplie pour passer la nuit mais dans lequel on ne dort pas, parce qu’on préfère le grand lit avec son dessus en chenille orange et son pied surélevé par des catalogues, et surtout parce qu’on préfère dormir avec Elle.

Elle ne connaîtra jamais son parfum de violette du dimanche.
Elle ne connaîtra jamais la chaleur de ses grosses mains à la peau fine et douce.
Elle ne connaîtra jamais ses baisers.
Elle ne connaîtra jamais le son de sa voix pour faire rentrer les canards.
Elle ne connaîtra jamais ses blouses à fleurs, son fichu et ses yeux qui pétillent.

Ma fille ne connaîtra jamais son arrière grand-mère, ma grand-mère.
Alors je lui raconterai.

Elle ne connaîtra jamais ses yeux qui pétillent autant que les siens, que ceux de ma mère et que les miens, ses yeux qui contiennent tant de promesses.
Ma grand-mère ne connaîtra jamais ma fille.